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    Général 12 min9 juin 2026

    Le métier d'ingénieur en France : pénurie et perspectives 2030

    1,2 million d'ingénieurs, 67 000 € de salaire médian, 60 000 diplômés manquants par an : l'état du marché de l'ingénieur en France et ses perspectives 2030.

    Par l'équipe Ast'Inge


    La France compte aujourd'hui 1,2 million d'ingénieurs et de scientifiques, dont plus d'un million en activité selon la 36ème enquête nationale de l'IESF (octobre 2025), réalisée auprès de plus de 44 000 répondants. Ce chiffre, impressionnant en valeur absolue, masque pourtant une réalité préoccupante : la demande explose, la formation peine à suivre, et la France risque de décrocher dans la course mondiale à la compétitivité industrielle et technologique.


    1. Portrait statistique de la profession

    Un quasi plein emploi structurel

    Le métier d'ingénieur est l'un des rares à bénéficier d'un taux de chômage inférieur à 3 % pour les actifs de 30 à 54 ans — un niveau qualifié de plein emploi par les économistes (IESF 2025). L'insertion professionnelle est remarquable : 44 % des ingénieurs sont embauchés avant même l'obtention de leur diplôme, et 33 % trouvent un emploi en moins de trois mois après la fin de leurs études.

    En 2024, on comptait 47 400 nouveaux diplômés ingénieurs, dont 28 % de femmes — une proportion qui progresse, mais reste encore loin de la parité.

    Un marché qui se retracte… temporairement

    Après un pic historique de 331 000 cadres recrutés en 2023 (APEC), le marché de l'emploi cadre a subi un recul en 2024 : 303 400 recrutements au total (-8 % sur un an) selon les Prévisions APEC 2024. Pour les ingénieurs spécifiquement, 124 684 postes ont été pourvus en 2024, soit une baisse de 16,7 % par rapport à 2023, principalement liée à la contraction des investissements des entreprises. L'Île-de-France reste la première région recrutante avec plus de 40 000 postes (33 % du total national).

    Cette correction reste conjoncturelle : les analyses structurelles dessinent une trajectoire inverse sur la prochaine décennie.


    2. Les salaires : attractifs, mais inégaux

    Une rémunération médiane solide

    Selon l'enquête IESF 2025, le salaire brut médian annuel d'un ingénieur en France est de 67 000 €, en hausse de 4,7 % par rapport à 2023 — une progression nettement supérieure à l'inflation.

    La progression salariale suit une courbe claire selon l'expérience :

    Tranche d'âgeSalaire médian brut annuel
    25–29 ans45 500 €
    35–39 ans65 000 €
    40–44 ans76 000 €

    En sortie d'école, le salaire moyen brut s'établit à 39 129 € (Diplomeo, 2025), avec des écarts sensibles selon les secteurs : les TIC-services offrent en moyenne 39 904 €, tandis que le conseil démarre autour de 38 525 €.

    Les secteurs les plus rémunérateurs restent la banque-assurance et le conseil financier, où la médiane peut atteindre 91 000 à 95 000 € en Île-de-France (IESF 2025).

    Une disparité de genre persistante

    La donnée la plus préoccupante sur le plan social reste l'écart salarial : les ingénieurs hommes perçoivent un salaire médian de 65 000 €, contre 50 000 € pour leurs homologues féminines, soit un écart de 15 000 € (IESF 2025). Un différentiel que les grandes écoles et les entreprises peinent encore à résorber.


    3. La formation : un système reconnu, mais insuffisant en volume

    Un cadre d'accréditation solide

    La France dispose d'un système de formation ingénieur parmi les plus rigoureux au monde, piloté par la Commission des Titres d'Ingénieur (CTI), seul organisme habilité à accréditer les écoles délivrant le titre d'ingénieur diplômé (Bac+5). La liste officielle des écoles accréditées a été mise à jour par arrêté du 10 décembre 2024 (Journal officiel, Légifrance).

    Chaque année, les écoles d'ingénieurs accueillent plus de 100 000 étudiants et délivrent plus de 35 000 diplômes (Ministère de l'Enseignement supérieur). Les filières se sont diversifiées : 55 % des élèves arrivent via une classe préparatoire, mais 16 % des diplômés de moins de 30 ans ont désormais choisi la voie de l'apprentissage ou de l'alternance (IESF 2025), voie en plein essor.

    Le signal d'alarme de l'Institut Montaigne

    En mai 2025, l'Institut Montaigne publie un rapport au titre sans ambiguïté : "Métiers de l'ingénieur : démultiplier nos ambitions". Le constat est sévère : la France ne forme pas suffisamment d'ingénieurs, et la situation risque de s'aggraver. Pour atteindre les objectifs de réindustrialisation et de transition écologique d'ici 2035, le pays aurait besoin de recruter près de 100 000 ingénieurs et techniciens nets supplémentaires par an, ce qui implique de former 60 000 diplômés de plus chaque année — soit une augmentation de 36 % des diplômés Bac+5. Le rapport formule 9 recommandations opérationnelles et propose 3 voies de financement sans creuser le déficit public.


    4. Les tensions de recrutement : une pénurie structurelle

    Des secteurs entiers sous tension

    70 % des recruteurs déclarent déjà avoir des difficultés à embaucher des ingénieurs qualifiés (Institut Montaigne, 2025). Les secteurs les plus tendus :

    • Énergie et transition écologique : les besoins en ingénieurs spécialisés dans les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et le nucléaire explosent, portés par les objectifs climatiques de la France
    • Numérique et IA : en 2024, les recrutements pour des profils en intelligence artificielle et machine learning ont été trois fois supérieurs à ceux des autres spécialités tech
    • Cybersécurité : le secteur comptait en 2024 près de 35 000 postes à pourvoir en France, un chiffre en constante progression
    • Industrie : l'automobile, l'aéronautique et le spatial restent de grands pourvoyeurs d'emplois, avec 57 308 recrutements dans l'industrie en 2024
    • Spatial et infrastructures : mobilité, transport et spatial cherchent des profils que les écoles peinent à fournir en nombre suffisant

    La guerre des talents expérimentés

    Sur le marché, la chasse aux profils séniors s'intensifie. Les entreprises confrontées à des projets complexes privilégient des candidats capables de produire un impact immédiat. Résultat : en 2025, les ingénieurs expérimentés changent de poste tous les 18 à 24 mois si leurs attentes ne sont pas satisfaites (Journal du Net, 2026). Les jeunes diplômés sont paradoxalement moins courtisés dans ce contexte, ce qui explique le taux de 14,9 % encore en recherche d'emploi entre décembre 2024 et mars 2025 (Conférence des Grandes Écoles).


    5. Les perspectives 2025–2030 : l'ingénieur au cœur des transitions

    France 2030 et la réindustrialisation

    Le plan gouvernemental France 2030 place l'ingénieur au centre de la stratégie économique nationale : semi-conducteurs, batteries électriques, hydrogène, biomédicaments, spatial — tous ces secteurs nécessitent des cohortes massives de profils techniques de haut niveau. Selon France Stratégie, près de 800 000 nouveaux emplois seront créés d'ici 2030 dans les secteurs porteurs.

    La transition écologique, vivier de postes

    D'ici 2030, la France pourrait générer jusqu'à un million de nouveaux emplois dans les secteurs des énergies renouvelables, du bâtiment intelligent, de la bioproduction et de la gestion des ressources — avec une demande accrue pour les ingénieurs spécialisés (Techniques de l'Ingénieur, 2025).

    Les compétences de demain

    Les métiers de 2030 exigeront des combinaisons inédites : maîtrise des outils d'IA, compétences en systèmes embarqués, connaissance de la réglementation environnementale, et soft skills (leadership, communication transversale). Les écoles d'ingénieurs ont déjà commencé à intégrer des spécialisations en IA, cybersécurité et énergies renouvelables dans leurs cursus.


    Conclusion : former ou décrocher

    La France se trouve à un carrefour. Ses ingénieurs sont recherchés, bien rémunérés, et structurellement en quasi plein emploi. Mais le pays ne forme pas assez vite pour répondre aux besoins d'une économie en pleine mutation industrielle et écologique. Le rapport de l'Institut Montaigne (mai 2025) pose la question en termes clairs : soit la France opère une transformation de son système de formation pour former 60 000 ingénieurs supplémentaires par an, soit elle risque de sous-traiter sa réindustrialisation — et avec elle, sa souveraineté économique.

    Le métier d'ingénieur n'a jamais été aussi nécessaire. Il n'a jamais été aussi contraint.


    Sources : IESF — 36ème enquête nationale 2025 · Institut Montaigne — Métiers de l'ingénieur : démultiplier nos ambitions (2025) · APEC — Prévisions recrutement cadres 2024 · Légifrance — Arrêté CTI du 10 décembre 2024 · Diplomeo — Salaires sortie écoles ingénieurs 2025 · Techniques de l'Ingénieur — Emplois ingénieurs 2030

    #Général#Concours ingénieurs#Filière universitaire#Grandes écoles